La revue Samandal (Liban) : histoires d’ici et d’ailleurs

Par Lena Merhej, auteur et dessinatrice de bandes dessinées, l’une des fondatrice de Samandal

Une salamandre parcourt une couverture toute blanche portant la mention de Samandal.

Des bandes dessinées novatrices, une exigence de qualité, une véritable recherche graphique, de nouveaux talents à découvrir, une excellente fabrication et impression : la revue Samandal a tout pour plaire. Depuis sa création, en septembre 2007, ce magazine trimestriel a réussi à mobiliser autour de lui toute une communauté de passionnés de la bande dessinée, au Liban et ailleurs. En 2011, Samandal se lance aussi dans la publication d’albums. Léna Merhej, l’une des fondatrices de la revue, nous raconte l’odyssée de cette publication.

Un amphibien entre deux mondes

Omar Khouri, Hatem Imam, Tarek Nabaa, Léna Merhej, bientôt rejoints par Fadi Baqi (FDZ), ont été les initiateurs de cette belle aventure. À l’occasion d’une résidence d’artistes organisée par Xanadu, une association favorisant les échanges artistiques entre Beyrouth et New York, Omar Khouri et Léna Merhej ont été invités à passer trois mois à New York. C’est là qu’ils ont échangé leurs premières bandes dessinées. De retour à Beyrouth, Omar Khouri, aidé de Tarek Nabaa qui avait déjà une expérience de la bande dessinée, s’est attelé à la conception d’une revue. Elle a pris le nom de « Samandal » (« salamandre » en arabe) à la suite d’un voyage en voiture. Un jour, alors qu’ils rentraient tous les deux à Beyrouth, avec la mer à droite et les collines à gauche, ils ont aperçu une salamandre au milieu de la route. La salamandre est, comme on le sait, un amphibien, oscillant entre deux mondes. Il fut alors décidé que cette notion « d’entre deux » serait au cœur du magazine. À l’image de cet amphibien, les numéros de Samandal se situent entre le mot et l’image, les beaux-arts et l’art populaire, le traditionnel et l’expérimental… La revue reflète aussi le « melting pot » culturel libanais : les trois langues parlées au Liban – l’arabe, le français et l’anglais – y ont leur place et la revue accueille une diversité de styles et d’artistes.

Trois langues, deux sens de lecture

Le format de Samandal est plus proche du format américain de Marvel et de DC mais il est plus épais (120 pages en moyenne). Sa couverture, mate et en couleur, est plus proche d’un magazine d’art que des minces bandes dessinées pour enfants vendues dans les kiosques. À l’intérieur, à l’exception du numéro 7, tout est en noir et blanc sur du papier mat. L’impression et le contraste du blanc et du noir sont très étudiés.
Comme les planches peuvent être en arabe, en français ou en anglais, le lecteur est invité à tourner l’album dans le sens de la lecture correspondant à la langue qu’il lit. Ainsi, les premières planches d’un numéro sont toujours en arabe, mais dès qu’il faut changer de langue, une page intermédiaire, une « flippy », intervient pour indiquer le changement de sens du magazine. Tous les trois mois, de nouvelles couleurs et de nouveaux styles apparaissent en couverture. Celle-ci porte le titre de la revue et la mention « Histoires d’ici et d’ailleurs » en arabe et en anglais.
L’éditorial de Samandal est toujours rédigé par ses fondateurs, la plupart du temps en bande dessinée. Dans le premier numéro, il expliquait le concept de Samandal et son fonctionnement. Le second éditorial était constitué de coupures de presse relatant les différentes activités de Samandal, alors que le troisième « recyclait » des images du magazine Samer pour créer un nouveau récit. L’éditorial est donc toujours un espace d’expérimentation, mais aussi de collaboration entre les quatre fondateurs, pour penser, évaluer et réviser la revue.

Des décisions collégiales

Dès le début, les fondateurs de la revue ont convenu que Samandal serait basé sur le travail de volontaires portés par l’amour de la bande dessinée. Devenue une organisation non gouvernementale à but non lucratif, elle a très vite suscité l’adhésion de nombreux artistes. Pendant trois semaines, tous les trois mois, l’équipe éditoriale se consacre à Samandal : tous les autres projets sont mis en attente. Les séances se font chez les uns et les autres ou dans le dépôt de Samandal transformé en bureau. Les rencontres à organiser, les projets à mettre en place, le choix de la couleur des affiches, ou encore, la mise en pages de la revue, sont discutés collégialement…

Des critères de sélection stricts

La publication des bandes dessinées se décide par un vote. Venant de milieux sociaux différents et, surtout, de traditions de bandes dessinées et de formations différentes, les fondateurs de Samandal ont décidé de dialoguer et de voter pour le choix des planches à publier. Le critère principal est, bien entendu, une bonne histoire avec une bonne construction graphique. Mais l’enjeu est surtout d’inciter les artistes à créer des bandes dessinées. Au fil du temps, de nouveaux membres de Samandal se sont joints au jury. Samandal a instauré un système de rotation pour les membres votant pour inclure, autant que possible, des genres, des idées et des opinions différents.

Un coût très modique

Il a été convenu, dès le départ, que le prix de chaque numéro ne dépasserait pas le coût d’impression, soit l’équivalent de 1,50 € pour les quatre premiers albums. Comme les coûts ont augmenté à cause de la crise financière, le numéro coûte aujourd’hui un peu moins de 3 €. Il est essentiel que Samandal soit accessible au plus grand nombre possible de lecteurs. Les frais liés aux lancements des numéros sont pris en charge par l’organisation partenaire de l’événement ou par des individus qui font partie de la communauté de Samandal.

L’engagement d’une communauté de « samandaliens »

Les lancements des différents numéros de Samandal contribuent à établir une communauté d’artistes et visent à toucher des lecteurs très divers. Ils se déroulent aux quatre coins de Beyrouth et attirent des publics différents en fonction des lieux ; véritables événements culturels, souvent accompagnés d’ateliers de création et de formation, d’expositions de travaux collectifs ou de rencontres-débats, ils donnent lieu à des échanges artistiques. Ces lancements sont aussi l’occasion de nouer des partenariats avec diverses institutions1 dans une démarche de partage.
Une communauté de « samandaliens » se crée, consolidée par la régularité et la diversité des activités proposées par Samandal. Des amitiés se nouent entre des artistes aux parcours différents. Chacun apporte toujours quelque chose de nouveau. C’est un lieu de rencontre essentiel pour tous les artistes, non seulement les bédéistes, mais aussi les illustrateurs, photographes, graphistes, musiciens…
Hatem Imam, l’un des fondateurs de Samandal a dit, à la sortie du numéro zéro : « Nous espérons que Samandal va inspirer les artistes et les écrivains et les inciter à publier leur travail dans notre revue. À l’heure actuelle, il y a beaucoup de graphistes, d’illustrateurs et d’écrivains à la recherche de lieux de création ; il y a aussi un intérêt croissant pour les bandes dessinées et les romans graphiques dans la région. Nous espérons que Samandal pourra être un tremplin pour eux, un moyen de partager leur travail avec leurs publics respectifs. L’idéal serait que, après leur expérience avec Samandal, ces artistes aient plus d’encouragement et de ressources pour publier leurs propres livres. »

Les artistes

Les artistes, sans compter les participants aux ateliers, sont nombreux : environ 120 artistes avec approximativement 220 contributions, dont 8 feuilletons… Nombre d’entre eux sont fidèles et continuent à contribuer aux différents numéros. Originaires du Liban, d’Égypte, de Jordanie, de Belgique, de France, du Brésil, de Bulgarie, de Serbie, du Canada et des États-Unis, ces artistes trouvent dans Samandal un espace d’expression libre, des informations sur les collaborations et les échanges culturels, ainsi que des comptes-rendus des activités de la revue.

Des séries « à suivre »…

Dès les premiers numéros, des séries avec des héros bien définis se sont mis en place avec des récits policiers complexes et un style graphique très particulier, comme The Educator de Fuad Mezher, Salon Tarek El Khourafi de Omar Khouri, El Perceptor de FLAB... Hashem Raslan apporte sa contribution avec le très populaire John Doe.

Certains artistes, tels Mazen Kerbaj, Jana Traboulsi, Mariam Yakan, Michelle Stanjofski et Léna Merhej, abordent des thématiques plus sociales dans leurs planches, comme la guerre ou le travail : certains, comme Ali Dirani, Ghadi Ghosn ou Rio Safari, exposent dans leurs bandes dessinées un vécu alarmant qui bouscule et questionne conventions et traditions. Bas Kholer, Andy Warner, Raph Doumit, et tout dernièrement Jeremy Baum, proposent d’excellents jeux narratifs séquentiels, très novateurs, alors que Barrak Rima expérimente des poèmes délirants, hilarants, dont les images découpées proviennent de magazines people libanais. Pascal Tessier, quant à lui, joue avec nos sens en créant des images fantastiques : Comment présenter une bataille de Leonardo Da Vinci devient, par exemple, une toile de guerre contemporaine composée de chariots, de soldats et d’explosions. Sans parler d’autres artistes comme Serge Manoukian, Schlobb, Nidal El Khayri, Omar Naim, Ahmad Katato, et d’autres encore, qui contribuent au contenu riche, divers et toujours changeant de Samandal.

Samandal sur le net

Le site www.samandal.org a été mis en place dès la création de Samandal. Les visiteurs peuvent télécharger les trois premiers albums en arabe, en français ou en anglais. Les modalités de contribution au magazine, ainsi que les critères de publication et de présentation sont disponibles sur le site. Les pages de Samandal dans les réseaux sociaux en ligne, tels que Facebook et Twitter, sont mises à jour chaque semaine, avec des informations sur la bande dessinée, les webcomics, les échanges entre artistes, les festivals... Le site Internet fournit une visibilité internationale, à la fois, aux artistes contributeurs, qui viennent de partout dans le monde, et à Samandal.

De la revue aux albums

Confiture et yaourt, Léna Merhej, Samandal/AFAC, 2011

2011 s’annonce comme l’année des grands changements : Samandal se lance dans la publication d’albums, et édite, en partenariat avec AFAC, le Fonds arabe pour l’art et la culture (مربّى و لبن (أو كيف أصبحت أمي لبنانية [Confiture et yaourt (ou Comment ma mère est devenue Libanaise)] de Léna Merhej, un livre qui reprend des planches déjà publiées dans la revue.
Un programme de publication se met en place avec la décision d’éditer, chaque année, trois nouveaux albums. Les fondateurs de Samandal ont une certitude : ces publications ont le potentiel d’accroître la demande et la production de bandes dessinées locales. FDZ dit : « Samandal couvre différents genres de bande dessinée, mais nous espérons l’étendre aux romans-photos et aux bandes dessinées journalistiques, les docu-comics. Nous espérons également que Samandal permettra de donner une nouvelle orientation à la bande dessinée dans la région. »
Henry Matthews2, historien de la bande dessinée libanaise, note que s’il y a eu de nombreuses bandes dessinées auparavant, aucune revue n’a présenté une telle variété de talents locaux : « Samandal est un pari ; il fait évoluer la bande dessinée au Liban vers l’échelon supérieur, en faisant passer cet art d’un lectorat d’enfants à un public d’adultes. […] Si Samandal réussit financièrement, d’autres pourraient lui emboîter le pas. Ce serait le début d’une ère nouvelle dans la bande dessinée au Liban, tout comme au début des années 1970 et à la fin des années 1980, mais avec un public adulte. »
 

Notes et références

1. L’Association Xanadu, l’Orient Institute, le Virgin Megastore, le Centre Culturel Français, le Beirut Art Center, la galerie ±10, l’institut Dar Al Musawwi…
2. Dans AUB Designers Promote Comics with Birth of Samandal. AUBulletin Today, juin 2008, vol. 9, n° 8. [Consulté le 01.03.2011]


Pour aller plus loin