Créer et partager des contenus avec les familles aborigènes dans le Territoire du Nord australien

Par Jo McGill, Directrice de la Bibliothèque du Territoire du Nord, Australie
Traduit par Anaïs Jolly

portrait photo de Jo McGill

Les Aborigènes, décimés par les colonisateurs européens, restent largement marginalisés dans leur pays. La Bibliothèque du Territoire du Nord déploie des actions remarquables pour susciter la création de contenus issus de la culture aborigène et de la vie des jeunes d’aujourd’hui. Ces actions s’insèrent dans une politique de développement de la lecture et de l’accès aux nouvelles technologies, qui ouvre en même temps à l’interaction avec le reste du monde.

Rôle et missions de la Bibliothèque du Territoire du Nord

Le Territoire du Nord, en Australie, est une curieuse juridiction. Il est faiblement peuplé et ses habitants ne représentent qu’un pour cent de la population australienne. À peu près un tiers des 210 000 habitants sont des Aborigènes ; pour beaucoup d’Aborigènes, l’anglais est la deuxième, troisième, voire quatrième langue, et leur niveau d’alphabétisation en anglais est peu élevé. Le Territoire du Nord a également une population exceptionnellement jeune : en 2010, 23% de la population était âgée de quatorze ans ou moins.

La Bibliothèque du Territoire du Nord (Northern Territory Library ou NTL en anglais) est un organisme qui poursuit des buts larges et divers comme aider les habitants à se reconnecter avec leur passé, contribuer au présent, et apprendre pour le futur. Bibliothèque d’État, elle est installée à Darwin, la capitale du Territoire du Nord. Elle soutient un réseau de trente-deux bibliothèques publiques et gère le catalogue partagé par l’ensemble du réseau qui est composé de cinquante bibliothèques tant publiques que scolaires ou spécialisées. En 2011, la NTL a célébré son trentième anniversaire en organisant une exposition de trente « trésors » : des pièces uniques de sa collection, intéressantes et évocatrices, accompagnées chacune d’un court commentaire. Sortir ces trésors « du coffre » a permis à la NTL de réfléchir aux types de pièces que l’on trouve dans ses collections, ainsi qu’à sa politique de collecte.

Des œuvres enfantines dans les trésors du patrimoine de la NTL

Parmi ces trente trésors, deux d’entre eux étaient des pièces historiques uniques, créées par des enfants, comme le journal écrit par Harold Giles, un jeune écolier, au tournant du siècle dernier. Son écriture manuscrite soignée décrit la vie quotidienne sur, la ferme d’élevage isolée où vivait sa famille. Les activités, les pensées et les points de vue d’un enfant du Nord de l’Australie pendant la période des premières élections fédérales en Australie (1901) fournissent une autre perspective sur l’histoire de cette région.

Le second trésor est un objet plus mystérieux, créé par un enfant inconnu au milieu des années 1870. Il s’agit d’une carte dessinée à la main et attribuée à un écolier de cette période, qui comporte plusieurs caractéristiques intéressantes et qui est un des rares exemples du travail des écoliers en Australie au XIXe siècle. Les frontières et les nuances de couleur illustrent la construction géopolitique de l’Australie vers la fin de la période coloniale et reflètent la brève période pendant laquelle on appelait le Territoire du Nord, Terre d’Alexandra. Le fait que cette carte fasse partie de la collection montre aux écoliers contemporains la pertinence de leurs productions et, plus largement, que les contributions des enfants sont justes et ont une valeur.

En plus de recueillir des pièces historiques révélatrices de l’histoire des enfants, la NTL a aussi à cœur de permettre aux enfants du Territoire de créer et de collecter leurs histoires. Un des buts de la bibliothèque est de faire en sorte que les contenus créés par les enfants soient plus présents. Avec une population aussi jeune, les récits, opinions, expressions créatives et comportements des enfants sont importants pour la collection de la bibliothèque et aident à créer une représentation holistique de l’histoire de la population. La collecte d’expressions d’enfants est différente des collectes faites d’ordinaire par les musées, par exemple. Les musées collectent souvent les « choses » de l’enfance : des jeux, des photos, des chansons, etc., mais de manière passive plutôt que de se lancer dans un processus créatif.

Par opposition, la NTL est engagée dans un processus de « création de contenus » – qui suscite l’écriture et l’expression créative des enfants. Cela a donné de nombreux résultats positifs pour la bibliothèque dont l’un, et pas des moindres, est que la bibliothèque sont associée à des expériences positives dans l’esprit des jeunes habitants du Territoire.

Une politique dynamique autour de la lecture et de la création de contenus locaux

Bibliothèque de Milingimbi

La promotion de la lecture est très fortement au cœur des missions de la bibliothèque, car tout le travail de collecte de la NTL n’est utile que si ce fonds est utilisé par les citoyens. En menant des programmes pour la lecture et d’apprentissage[1], la NTL familiarise les jeunes à l’environnement de la bibliothèque et à ses services, en aidant les enfants à rechercher des informations et en leur donnant des compétences techniques pour la lecture. Présenter le monde de la bibliothèque aux enfants assez tôt dans leur vie peut potentiellement créer de futurs utilisateurs et élargir leur vision des multiples rôles des bibliothèques.

Collecter  et partager des histoires sur iPad

La Bibliothèque du Territoire du Nord a plusieurs projets en cours pour aider les jeunes à créer et à collecter leurs histoires et leurs expériences. Un de ces projets utilise des iPads et des logiciels de création de films pour faire découvrir et susciter la pratique du conte chez les enfants d’âge pré-scolaire dans plusieurs communautés aborigènes sur l’île de Groote Eylandt dans le golfe de Carpentaria. Groote Eylandt est une partie extrêmement isolée du Territoire du Nord où la population aborigène a un des taux d’alphabétisation les plus bas du pays. Le projet « iSTORIES » apporte des éléments d’alphabétisation et d’éducation bilingue, prépare à l’école, favorise l’apprentissage intergénérationnel, et développe le goût de la lecture et du partage d’histoires auprès d’enfants qui auraient pu n’avoir aucun contact avec le livre ou avec les TIC avant de commencer l’école à l’âge de cinq ans.

« iSTORIES » reprend la tradition de « l’heure du conte » à la bibliothèque et la réinvente. On montre aux jeunes enfants et à leurs familles une nouvelle façon d’entrer en contact et de jouer avec les mots et les images, on les familiarise avec l’idée première qu’un texte se lit de gauche à droite et de haut en bas. Leurs histoires sont collectées et partagées, ce qui montre qu’elles ont une valeur. Ceci est vraiment très important, particulièrement dans des communautés où les jeunes sont souvent peu conscients de leurs droits civiques, désengagés et inhibés. Encourager même les plus jeunes enfants à participer peut aider à instaurer l’habitude d’écouter et d’être écouté, ainsi que l’idée que les jeunes peuvent contribuer à la société dans son ensemble.

Créer des livres

Le projet de la NTL, « Notre langue, nos enfants », manifeste une autre approche de la question des contenus jeunesse. Les résultats de ce projet ont un effet direct sur l’alphabétisation et l’apprentissage mais, ici, il s’agit de collecter du matériel lié à la langue et à la culture des enfants et des familles de certaines des régions les plus isolées du Territoire du Nord. La NTL travaille avec des communautés aborigènes pour concevoir, publier et distribuer des livres cartonnés pour bébés de grande qualité. Chaque livre est propre à la communauté où il a été produit, en termes de langue, d’histoire, d’illustrations et de contenu. Des ateliers dans ces communautés s’inspirent de chansons traditionnelles et d’histoires pour enfants ; celles-ci sont traduites en anglais pour que le livre soit une ressource bilingue pour les familles de la région.

Les albums réalisés dans les bibliothèques par les familles

Les enfants, les parents et les grands-parents participent à l’atelier collaboratif qui produit le livre final. Dans la société aborigène traditionnelle, l’apprentissage intergénérationnel est monnaie courante et le processus de l’atelier reproduit cette approche structurée de la communication dans les familles. Les livres une fois achevés sont une source de fierté pour la communauté et deviennent symboliques du processus créatif qui a permis leur fabrication. Sept livres sont pour le moment terminés et onze autres en sont à différents stades de production. Les livres sont bien évidemment distribués gratuitement aux bibliothèques locales et aux familles ; ils sont conservés à la bibliothèque du Territoire du Nord pour la postérité. Deux livres numériques sont également en cours de réalisation, afin de partager davantage les créations de ces ateliers.

Une collection de ressources numériques unique

En 2007, la NTL a gagné le prix ATLA(Access to Learning Award, Accès à l’apprentissage) de la Fondation Bill et Melinda Gates qui récompense les bibliothèques publiques. Ce prix de un million de dollars américains est une reconnaissance de l’action de la bibliothèque pour fournir gratuitement des ordinateurs, un accès Internet et des formations aux communautés aborigènes. Un aspect clé de ce travail est la base de données « Community Stories »[1]qui permet à chaque communauté de constituer une collection numérique unique de connaissances locales en créant, ajoutant et rapatriant des contenus en lien avec leur culture et leur histoire. « Community Stories » permet aux différents membres des communautés de se connecter de façon simple et directe à leur histoire. Cela permet aux populations de se réapproprier les traces de leur culture et de leur histoire locales et leur inspire un sentiment de fierté et d’estime d’eux-mêmes. Les jeunes, en particulier, apprennent à utiliser la base de données et à développer les compétences nécessaires pour en assurer la gestion.

 

La NTL continue de travailler à la formation et à l’utilisation des nouvelles technologies, car cela fait partie de son objectif général de contribuer aux compétences de lecture et à l’apprentissage pour la vie. On commence à peine à réaliser le potentiel de « Community Stories ». Étendre les communications dans les parties les plus reculées du Territoire du Nord, c’est améliorer la circulation de l’information vers cette région et depuis cette région, et encourager les gens, dont la plupart ont eu peu, voire pas, d’accès aux nouvelles technologies, à interagir avec l’espace numérique. L’interaction amènera à la participation. Nous sommes à l’aube d’un changement radical pour les enfants et les jeunes du Territoire du Nord. La NTL est idéalement placée pour démontrer que les histoires des jeunes dans nos communautés ont, légitimement, une force et une valeur.





Notes et références

1. Quelques-uns de ces programmes de la NTL sont : l’emploi de « mentors pour la lecture », afin de promouvoir la lecture chez les enfants au sein de communautés ayant ou non accès aux bibliothèques ; la possibilité d’accéder à Internet ; l’offre de formations à quarante communautés isolées où beaucoup n’ont pas accès aux télécommunications ; et enfin des partenariats avec des écoles pour mener à bien le projet « ArtStories », qui encourage les enfants à s’exprimer et à lire.

2. La base de données peut être publiée sur le web mais chaque partie appartient à sa communauté qui en a la gestion, et n’est mise en ligne que si la communauté en fait la demande spécifique.


Pour aller plus loin

Directrice de la Bibliothèque du Territoire du Nord en Australie, Jo McGill est particulièrement engagée dans la collecte, la préservation et la mise à disposition de l’héritage culturel du Territoire du Nord. Elle travaille depuis 2003 pour une meilleure représentation de la culture aborigène au sein des collections de la Bibliothèque.


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