Les Métiers à Poèmes

un projet d’échanges culturels France / Mali

Par Odile Carrier, bibliothécaire en secteur jeunesse à la médiathèque Jean-Rousselot de Guyancourt

photo d'Odile Carrier

En France et au Mali, des ateliers de création artistique conjuguant écriture poétique et photographie sont réalisés avec des enfants, pour favoriser les échanges culturels et découvrir des métiers de l’artisanat.

Des talents mobilisés autour d’une même ambition

C’est devant les livres de la collection « Métiers d’Afrique » de Moussa Konaté que l’idée a doucement germé. Cette collection était bien rangée, en 390.4 d’après la classification Dewey ! Quatre petits chiffres pour une riche idée… Mais de l’idée à sa concrétisation, le voyage promettait d’être long et passionnant !
Je m’appelle Odile Carrier, je suis bibliothécaire en secteur jeunesse à la médiathèque Jean-Rousselot de Guyancourt, en France. Parmi mes connaissances figure Stephan Joubert, responsable de la photographie du Petit Quentin, mensuel de la Communauté d’Agglomération de Saint-Quentin en Yvelines (CASQY). Il est l’auteur des photos qui illustrent cet article. Voisine de ma médiathèque se trouve la Maison de la Poésie. En 2010, elle accueille en résidence le poète David Dumortier. Cette même année, Madame Sasiela, une institutrice, me sollicite pour réaliser un atelier sur un pays d’Afrique.
Une bibliothécaire, un photographe, un poète et une enseignante ! Autant d’acteurs réunis autour d’un souhait : faire découvrir aux élèves de France et du Mali, d’une façon poétique, les similitudes et les différences qui font la richesse et la noblesse des acteurs du monde du travail.
La grande aventure pouvait débuter, le sort en était jeté ! Nous allions réaliser les « Métiers à Poèmes ».

Des actions pour la lecture en France et au Mali

En dehors des tâches inhérentes à mon métier (service public, traitement des collections), mon travail consiste spécifiquement à organiser des ateliers pédagogiques et artistiques en direction des publics scolaires. Je suis ainsi responsable d’un Centre Ressources Lecture (C.R.L.) situé dans une école élémentaire.
Parallèlement à ces fonctions, je m’occupe d’une petite bibliothèque jeunesse - CRL créée à Mopti, troisième ville du Mali avec ses 115 000 habitants. Cet espace culturel a pu voir le jour grâce à une subvention annuelle de 40 000 euros de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin en Yvelines et au soutien d’Action Mopti. Cette ONG intervient dans les domaines de l’eau, de l’hygiène et de l’assainissement, de la santé, du secteur social et de la coopération décentralisée, de l’éducation et de la formation.
Par ailleurs un Plan d’Appui à la Lecture de Mopti a été déployé. Il a permis le recrutement de deux animateurs, j’en ai été la bibliothécaire référente pendant cinq ans. Ainsi, de 2005 à 2010, j’ai effectué cinq missions sur place.
Au final, nous avons installé de petites bibliothèques dans différentes écoles, une biblio-moto, des animations et formations avec des albums pour permettre aux enfants une meilleure approche de la lecture et du livre.

Au Mali, des échanges et des projets se tissent

Dirigés vers les enfants, les ateliers pédagogiques et artistiques que nous avons menés chaque fois en France comme au Mali, sont autant d'occasions de se réapproprier sa culture et d'en découvrir une autre.
Au Mali, tout a été mis en œuvre pour doter les enfants de Mopti d’outils pour améliorer leurs connaissances du français oral ou écrit, pour échanger, commenter ou analyser d’une façon ludique les albums mis à leur disposition.
Lors de ma mission en 2009, j'avais rencontré de jeunes adolescents maliens qui venaient de créer une association : L’Association des Jeunes Lecteurs de Mopti (AJLM). Son but est de promouvoir la lecture dans le collège-lycée Abdoul Niang.
L'AJLM m'interpelle sur le contenu du prochain échange culturel avec la France : le projet ne pourrait-il pas être poétique ? L'un des membres, Boubacar Coulibaly, m'invite même à rencontrer sa famille pour en discuter. C'est ainsi que pendant toute une soirée, monsieur Coulibaly père, tisserand, m'explique en quoi consiste son métier. Chaque fil tissé semble, dans ses mains fines et osseuses, être créateur d'une histoire, d'un destin... Pour les couvertures de mariages, il utilise des fils souples, doux et colorés, et pour les vêtements Dogon, des fils rugueux et solides.   

      
- Avez-vous aussi des artisans ? m'interroge le tisserand.
- Que fabriquent-ils ? continue son fils. Alors que je leur réponds, le canevas de mon projet se tisse petit à petit....
Le lendemain, je suggère une rencontre entre des représentants de l'AJLM et des acteurs du secteur formation et éducation d'Action Mopti.
Je soumets l'idée d'organiser un atelier d'écriture poétique intitulé « les Métiers à Poèmes ». Il serait réalisé à la fois par des membres de l'AJLM et des élèves d'une école de Guyancourt qui s'en échangeraient les contenus.
Les textes seraient enrichis d'illustrations réalisées par les participants ainsi que par des photos prises par Stéphan Joubert.
Cet atelier serait animé par deux poètes, un français et un malien.
Enchantés par cette idée, les quatre adolescents nous invitent, Stephan Joubert et moi, à rencontrer cinq artisans de leur choix : une teinturière, une potière, un sculpteur, un tisserand et un tailleur brodeur.
De plus, les deux animateurs de la bibliothèque nous assurent connaître un poète local : Hamadoum Sankaré dit Simbè.
Deux jours plus tard, après être rentrés en contact avec les artisans et Monsieur Simbé, nous rentrons en France le cœur léger : tous les protagonistes maliens du projet nous ont donné leur accord.

En France, le projet et ses enjeux sont clairement définis

J'expose le projet. Enthousiaste, Jacques Fournier directeur de la maison de la poésie pense que David Dumortier pourrait être le pendant français de Monsieur Simbé .
Avec Madame Sasiela, David Dumortier et le photographe Stephan Joubert, nous définissons les enjeux pédagogiques du projet :

  • faire connaître une écriture artistique : la poésie
  • explorer l'univers des artisans de Guyancourt et de Mopti
  • apprendre à confronter ses idées au sein de la classe mais aussi dans d'autres groupes
  • s'enrichir du rapport aux autres, à soi et à la langue
  • découvrir un autre pays et sa culture : le Mali

Artistiquement, les objectifs pour les enfants consistent à :

  • s'initier à la photographie
  • illustrer un texte en utilisant le support photographique
  • imaginer, observer et analyser la place d'une illustration
  • faire dialoguer entre eux photographies et poèmes écrits

Les enfants se mettent à l’oeuvre

 

En France :

En septembre 2009, les élèves de la classe de Madame Sasiela ont interviewé à la médiathèque Jean-Rousselot cinq personnes de leur choix, exerçant différents métiers : un pharmacien, une coiffeuse, une bibliothécaire, un chocolatier et une artiste plasticienne (spécialisée dans le collage sur toile). L'objectif fixé est de découvrir l’univers de ces professions. Puis, avec Stephan Joubert, les élèves photographient les professionnels sur leur lieu de travail. Une fois ce travail préparatoire effectué, David Dumortier intervient dans leur classe, assurant l'organisation de l'atelier d'écriture. Le poète aide les élèves à imaginer et à composer leur propre récit poétique en s'appuyant sur la matière glanée auprès des artisans (photos, témoignages…). En décembre, les poèmes sont réalisés et illustrés.
Le 15 juin 2010 s’est déroulée la restitution de l’atelier « Les Métiers à Poèmes » à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin en Yvelines en présence des élus locaux Stephan Joubert a exposé les photos qu’il avait prises des ateliers en France et au Mali, à côté des poèmes inventés par les enfants. Une enveloppe contenant un jeu de photos et de poèmes est remise à chaque élève ainsi qu’aux officiels. En point d’orgue, une lecture des poèmes maliens et français est proposée par les élèves, suivie d’une visite de l’exposition à la médiathèque.

Au Mali :

À la fin du mois de janvier 2010 Stephan Joubert et moi effectuons notre cinquième mission au Mali. Le lendemain de notre arrivée, nous consacrons la journée à une initiation des jeunes mopticiens à la poésie française et africaine, par la lecture à haute voix de poèmes représentatifs de différents courants et époques. Nous leur apprenons aussi à se servir des appareils photographiques numériques.
Les ateliers se sont ensuite organisés ainsi :

  • Cinq groupes de deux personnes sont chargés de rencontrer un artisan pour l’interviewer et photographier son environnement au cours d’une première semaine. C’est ainsi que tous les jours, du lundi au vendredi, sont interrogés respectivement une teinturière, une potière, un sculpteur, un tisserand et un tailleur brodeur.
  • Une deuxième semaine est consacrée à l’atelier d’écriture poétique. Les jeunes  s’appuient sur les textes et photographies collectés et sur les conseils avisés de monsieur Simbé.
  • Pour fêter le travail accompli, une soirée de clôture est organisée par l’AJLM. Accompagnés par des musiciens, les participants de l’atelier lisent leurs productions. Très émus, les artisans reçoivent de Stéphan Joubert les textes et les illustrations les concernant.  

La solidarité se poursuit malgré un contexte politique difficile

Les troubles politiques et les évènements dramatiques qui les ont suivis ont rendu impossible toute autre mission au Mali après l’année 2010. Faute de pouvoir aller à Mopti, nous avons accueilli deux jeunes stagiaires maliens à la médiathèque. Pendant six mois, Clément Dakouo et Assetou Doukar se sont formés à la bibliothéconomie et à l’animation. Aujourd’hui le premier est devenu animateur du CRL de Mopti, la seconde travaille à l’Alliance Franco-Malienne de la même ville.



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