Du livre à la scène, le destin de Tigouya : quand une bibliothèque co-produit un spectacle

Par Anne-Laure Cognet

Un car jaune sur une route de la Réunion.

Un livre peut avoir plusieurs vies et faire un voyage aussi riche que son héros. Tel semble bien être le destin de l’album Tigouya, le margouillat qui voulait voir l’océan de Teddy Iafare-Gangama, illustré par Yohann Schepacz, et publié par Epsilon jeunesse en 2009. La compagnie des Alberts s’en est emparée avec brio, portant sur scène, pour la première fois le 19 avril 2011, à la Bibliothèque départementale de La Réunion, un Tigouya drôle et inventif. Depuis, la pièce est jouée dans de nombreux festivals. C’est à Paris, au Tarmac de la Villette, que nous avons eu l’occasion de la découvrir et de l’apprécier.

 

 

Une adaptation créative

Que reste-t-il du livre ? Peu de choses si ce n’est la trame : un lézard en quête d’aventure qui se niche dans le sac à dos d’un randonneur, un voyage initiatique qui permet de découvrir différents lieux de La Réunion, et, à chaque halte, le plaisir d’une sirandane qu’il faut résoudre afin de continuer son chemin... Pour le reste, le théâtre des Alberts1 a su s’affranchir des illustrations – remplacées par des photographies – et du texte – son rythme se prêtant mal à une écriture théâtrale.

 

 

Sur scène, deux acteurs (Sylvie Espérance, Stéphane Deslandes) et quelques marionnettes tiennent leur public en haleine : par le ton, par la langue créole, par la magie du dispositif scénique qui se métamorphose au gré des rencontres et des paysages. Car, comment représenter, à moindres frais, le grand voyage d’un petit margouillat clandestin quand on sait que le spectacle doit tourner dans des lieux aussi différents qu’une salle de spectacle, une bibliothèque ou encore une PMI2 ? Deux pièces de décor suffisent en l’occurrence : une grande porte, pour symboliser une case créole, et une table inclinée. L’une comme l’autre sont truffées de volets et de rabats que les acteurs ouvrent et referment, faisant surgir puis disparaître ici une plage, là un volcan… Ce système de pop-up, construits à partir de photographies finement découpées, crée la diversité et la surprise. Et à chaque fois que Tigouya prend le car, un diaporama de photographies, prises sur la route de la corniche, défile au son d’une musique joyeuse, signée Mounawar, chanteur et guitariste, dont la musique mêle tradition des Comores, dont il est originaire, et influences funk et afro-beat…

Si Vincent Legrand, le directeur artistique du théâtre des Alberts, a parfaitement su s’entourer – Mounawar pour la musique, mais aussi la compagnie lorraine LA S.O.U.P.E.3 avec Yseult Welschinger pour les marionnettes et Eric Domenicone pour la mise en scène et la scénographie –, il faut remettre ce spectacle dans le contexte d’une commande bien spécifique. En effet, à l’origine du projet, il y a la Bibliothèque départementale de La Réunion dont l’équipe s’investissait, chaque année et de longue date, dans la création d’un spectacle amateur de marionnettes, destiné à tourner ensuite dans les PMI de l’île au moment de Lire en fête. Face à la lourdeur du projet pour l’équipe, la directrice de la bibliothèque, Laurence Macé, propose de confier la création de ce spectacle à une compagnie professionnelle. Elle a passe donc passé directement commande au théâtre des Alberts pour l’adaptation scénique d’un ouvrage d’un auteur réunionnais. Carte blanche a été laissée à la compagnie pour le choix du livre, comme pour son travail d’adaptation. En revanche, la Bibliothèque départementale souhaite que le spectacle soit accessible au très jeune public, de 0 à 6 ans, ce qui, pour le théâtre des Alberts, spécialisé dans des pièces pour les grands enfants et le tout public, constitue un défi à part entière.

Co-produire, une première dans l'histoire de la bibliothèque

Mais cette commande ne s’arrête pas là. Elle s’accompagne, pour la bibliothèque, de la volonté d’en être aussi le principal coproducteur. C’est la première fois qu’un équipement culturel du Département se positionne ainsi et toutes les modalités sont à inventer… Cette co-production prendra la forme d’une aide à la création et d’un achat de vingt-cinq représentations pour que le spectacle puisse tourner dans toutes les PMI de l’île entre avril et septembre 2011. Au total, cela représente 42% du budget total du spectacle et cette somme – importante – est entièrement prise sur les fonds propres de la Bibliothèque départementale. Un choix politique fort qui sera plébiscité par le public, les professionnels et les élus, dès sa première représentation en avril dernier. Pour le théâtre des Alberts, cette co-production est exceptionnelle : elle est un gage d’assurance financière, certes, mais plus encore, une marque de confiance qui leur a permis de s’atteler au projet sereinement.

 

 

Tigouya profite pleinement de ce contexte privilégié. En trente-cinq petites minutes, on assiste à un voyage extrêmement abouti – sonore, visuel – qui accorde un soin tout particulier à la langue. En faisant le choix d’un créole simplifié, compréhensible par tous mais tenant compte des particularités lexicales entre le Sud et le Nord de La Réunion, la compagnie réussit à fédérer tous les publics. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce spectacle que de faire de son personnage emblématique un porte-parole de la diversité et de la beauté de l’île. « Nous, Réunionnais, qui avons une image dévalorisée de nous-même – et qui subissons la régulière mise en avant de nos faiblesses : taux de chômage, d’alcoolisme, de diabète, de pluviométrie en quelques jours, et j’en passe – découvrons avec Tigouya que notre quotidien peut être synonyme de beauté, même dans ses détails les plus anodins comme un car jaune, une route, une plage… C’est une valorisation de notre identité à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui nous fait du bien », explique Laurence Macé. « Tout, dans l’expérience de cette adaptation théâtrale, nous donne d’ailleurs envie de recommencer : la qualité intellectuelle et artistique du spectacle dont nous sommes très fiers ; son excellente réception par les tout-petits et leurs familles ; l’enthousiasme des professionnels des PMI qui font désormais la différence entre théâtre amateur et théâtre professionnel ; et, enfin, l’envergure que prend ce spectacle, non seulement dans le répertoire du théâtre des Alberts, mais également dans sa diffusion. Ça tourne partout, on en parle partout… Quant aux retombées pour l’auteur et pour le livre, elles sont indéniables : Teddy Iafare-Gangama est très sollicité dans les écoles et les bibliothèques, tandis que les ventes de l’album ont considérablement augmenté… »

Du livre au spectacle, la démonstration de l’accès à la langue et à la culture, par tous les moyens et toutes les formes, ne pouvait pas être mieux prouvée. Cela s’appelle un succès.

Notes et références

1. Le théâtre des Alberts est une compagnie réunionnaise créée en 1994 et installée à Saint-Paul. Elle est spécialisée dans les marionnettes, le théâtre d'objet et le théâtre d'ombre.

2. Le service de Protection maternelle et infantile (PMI) est un centre médico-social chargé d'assurer la protection sanitaire des tout-petits. Il est géré par le Département.

3. la compagnie La S.O.U.P.E., créée en 2004 et installée en Lorraine, propose des spectacles de marionnettes.


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