La Sheikha Bodour de Sharjah place le livre et la lecture des jeunes au centre de ses priorités

Propos recueillis par Hasmig Chahinian
Traduit par Hasmig Chahinian

Photographie de la Sheikha Bodour bint Sultan Al Qasimi

Un nouveau pôle de la littérature pour la jeunesse émerge dans le Monde arabe : des ouvrages de qualité sont publiés en nombre, des projets de promotion du livre et de la lecture des jeunes sont soutenus, des prix spécifiques « livres jeunesse » sont mis en place, des foires avec des programmes à destination des enfants sont organisées, des expositions d’illustrateurs sont créées… Sharjah, aux Émirats arabes unis, se fait une place de choix dans le domaine du livre pour enfants du Monde arabe. À l’origine de toutes ces actions, la passion et l’engagement d’une femme, Son Excellence Sheikha Bodour bint Sultan Al Qasimi. Rencontre.

La maison d’édition Kalimat, que vous avez créée en 2007, est dédiée à l’édition et à la distribution de livres de qualité pour enfants en arabe. En quelques années, son catalogue est devenu impressionnant, en termes de qualité et de quantité. Votre engagement en faveur de la création et de la promotion de livres pour enfants de qualité est très marqué. Qu’est-ce qui est à l’origine de cet engagement ?

À l’origine de Kalimat se trouvent, à parts égales, un besoin et une passion : la passion que j’ai toujours eue pour l’écrit et le besoin de transmettre cet amour à mes enfants. Ma fille était âgée de quatre ans à l’époque et j’étais très enthousiaste à l’idée de l’introduire au monde des livres ; mais j’ai réalisé qu’il était presque impossible de trouver, dans les librairies des Émirats arabes unis ou à l’étranger, des livres traitant de questions auxquelles sont confrontés tous les jours les enfants arabes. Les seuls livres avec des histoires assez intéressantes étaient de mauvaises traductions d’ouvrages étrangers ; ce que l’auteur voulait vraiment transmettre ne « passait » pas ; de plus, les enfants arabes ne pouvaient pas se sentir totalement concernés puisqu’elles décrivaient un environnement qui leur était très largement inconnu. Il est donc devenu évident pour moi qu’il fallait prendre l’initiative de publier une littérature de jeunesse de qualité écrite par des Arabes.

Kalimat est l’une des rares maisons d’édition du Monde arabe à vendre des droits à des éditeurs d’autres pays pour des publications dans différentes langues…

Je suis très fière de la croissance que Kalimat a connue depuis ses débuts. Notre objectif principal est de produire des livres qui n’interpellent pas seulement les enfants au niveau personnel et émotionnel, mais qui leur inspirent l’amour de la lecture. En vendant les droits internationaux de nos livres, nous pouvons remplir cet objectif à une échelle large. C’est un acte révolutionnaire de notre part, puisque, traditionnellement, peu de livres en arabe arrivent sur le marché international, et leur nombre baisse encore quand il s’agit de livres pour la jeunesse.

Au début de l’année, nous avons vendu les droits de deux livres, Ibn Battuta et Faten, respectivement à la maison d’édition suédoise Bokforlaget Trasten et aux éditions Groundwood Books, basées à Toronto. Tous deux sont écrits par la célèbre auteure de livres pour enfants Fatima Sharefeddine.

Travailler avec des maisons d’édition aussi respectées et expérimentées nous offre la possibilité non seulement d’élargir le champ de notre expertise, mais aussi de franchir la regrettable barrière culturelle qui semble diviser les différentes régions du monde.

En proposant des livres de cette région aux enfants du monde, nous pouvons également favoriser une plus grande empathie et une compréhension des différences culturelles entre les générations, indépendamment du lieu dont elles sont originaires.

Est-ce qu’il y a des initiatives aux Émirats pour encourager les Émiriens (auteurs, illustrateurs, éditeurs) à créer des livres pour enfants ?

Nombre d’initiatives sont en cours aux Émirats arabes unis, et le prix Etisalat pour la littérature de jeunesse arabe, doté d’un million de dirhams émiriens, n’en est pas des moindres ; il est le prix le plus richement doté de ce type dans la région. Dans la foulée, je dois aussi mentionner le rôle significatif joué par le prix Sheikh Zayed.

Mais il ne s’agit pas uniquement de créations de prix littéraires. Des organismes comme le EPA (Emirates Publishers Association) et le UAEBBY (section émirienne de l’International Board on Books for Young people) font un effort constant pour mettre en place des ateliers, des programmes de formation et des séminaires pour encourager le secteur de la littérature pour la jeunesse.

En début d’année le UAEBBY a lancé une initiative très réussie intitulée « Fabriqué aux Émirats arabes unis ». Le but du projet est de favoriser la création de livres illustrés pour enfants aux émirats qui reflètent les valeurs culturelles et les centres d’intérêt des enfants émiriens. Auteurs et illustrateurs ont fait équipe pour travailler ensemble à la création de livres pour enfants authentiquement émiriens dans le cadre d’ateliers animés par des auteurs et illustrateurs internationalement reconnus.

À travers ce type d’initiative et de beaucoup d’autres, nous œuvrons à faire en sorte que l'industrie du livre destinée à nos enfants continue à croître et à prospérer.

Vous avez été très impliquée dans la création de la section IBBY des Émirats arabes unis (UAEBBY) dont vous êtes la présidente. Quelle vision avez-vous pour IBBY dans le contexte des Émirats et du Monde arabe ?

Le UAEBBY et IBBY ont un rôle vital à jouer dans le développement culturel et intellectuel des Émirats arabes unis et de la région. Le Monde arabe a connu une croissance phénoménale de sa population et je suis persuadée que c’est cette jeune génération, si nombreuse, qui détient la clé pour assurer un avenir à la fois pacifique et prospère.

IBBY et UAEBBY vont fournir les outils dont ces jeunes passionnés et pleins de vie ont besoin pour devenir le meilleur de ce qu’ils peuvent être : telle est ma vision. Les livres ont la capacité d’ouvrir le monde à leurs lecteurs, de leur donner une chance de voyager vers des lieux qu’ils ne verront peut-être jamais, d’expérimenter des cultures qu’ils ne pourront jamais rencontrer autrement, d’explorer des idées qui sinon leur resteraient étrangères et d’acquérir une compréhension de la façon dont les diverses facettes du monde s’agencent pour créer ce merveilleux ensemble.

UAEBBY prévoit d’organiser un congrès régional d’IBBY à Sharjah en avril 2013. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Les problèmes auxquels la région doit faire face sont importants : conflits, occupation, pauvreté et des taux élevés d’analphabétisme. Cela pose des défis majeurs par rapport à la promotion de la lecture et du bien-être de l’enfant. Cependant, malgré ces problèmes, un travail effectif et important est effectué. Il répond au besoin de partager ces bonnes pratiques et de promouvoir l’échange, la coopération et la mise en réseau entre les différents acteurs et les sections nationales d’IBBY dans la région.

Nous voulons, à travers ce congrès, créer l'opportunité, pour les parties prenantes de la région, d’en savoir plus sur les différentes initiatives de promotion de la lecture se déroulant dans la zone, notamment auprès des groupes défavorisés. Nous voulons aussi utiliser cette réunion comme tremplin pour aboutir à des suggestions pratiques et à des mesures concrètes pour la coopération et la mise en réseau aux niveaux national, régional et international.

Ce congrès, dont le thème est « Réunir les enfants et les livres », va durer trois jours et compter plusieurs sessions thématiques, avec des interventions présentées au cours de chaque session ainsi que quelques conférences principales.  Il y aura aussi des séances dédiées à la mise en réseau, des rencontres professionnelles, ainsi qu’un espace d’exposition où les éditeurs ayant loué un stand pourront exposer et vendre leurs livres.

Le prix Etisalat pour le livre de jeunesse en arabe, organisé par le UAEBBY, est unique en son genre dans le Monde arabe. Vous êtes l'un des fervents soutiens de ce prix…

En travaillant activement à réunir les enfants et les livres, sans distinction de race, de croyance ou de lieu de vie, nous pouvons abattre les barrières tout en célébrant ce qui nous rend tous uniques. Pour ce faire nous avons besoin non seulement de réunir les livres et les enfants, mais aussi de nous assurer que des livres de qualité – des livres qui construisent et nourrissent ceux qui les lisent – soient disponibles.

Le prix Etisalat nous offre l’opportunité de récompenser l’excellence dans la création de livres dont nos enfants ont besoin et sert aussi à encourager les auteurs, illustrateurs et éditeurs à travailler plus encore.

Le fonds Sharjah-IBBY a été créé cette année. Ce fonds, mis en place pour 10 ans, vise à promouvoir l’amour de la lecture auprès des enfants, à leur assurer un accès aux livres et à soutenir les programmes de formation des professionnels dans ce domaine. Idéalement, qu’est-ce qui devrait avoir changé en 2022 grâce à ce fonds ?

Dire que le bouleversement géo-politique qui déchire le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord a des répercussions profondes est très probablement l'euphémisme du siècle – peut-être même de deux siècles. La triste vérité est que ce sont les enfants de cette région qui en payent le prix.

À travers le fonds Sharjah-IBBY, nous voulons, en 2022, que ces enfants n’aient pas juste survécu aux horreurs auxquelles ils étaient soumis, mais qu’ils renaissent des cendres pour construire un avenir meilleur et plus lumineux que tout ce que nous pourrions imaginer. C’est un grand rêve, qui peut paraître impossible ; mais le rêve de l’humanité de voler, ou de marcher sur la lune, paraissait impossible aussi. Les enfants ont une capacité de résilience presque illimitée, ils ont juste besoin d’une chance pour s’épanouir, et c’est ce que nous voulons leur donner.


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